19.06.2017, 01:14

«Je privilégierais 40 jets de combat»

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Depuis le début de l’année, Philippe Rebord  est à la tête des forces armées helvétiques.  Il a succédé  à André Blattmann.

 19.06.2017, 01:14 «Je privilégierais 40 jets de combat»

ENTRETIEN Chef de l’armée Philippe Rebord parle avions, femmes soldates et service civil.

En fonction depuis le début de l’année, le nouveau chef de l’armée, le Valaisan Philippe Rebord fait le tour des sujets chauds. Entretien.

Les deux rapports officiels sur les avions de combat viennent d’être présentés. Quel est votre scénario favori parmi les quatre variantes combinant avions et défense sol-air (DSA)?

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En fonction depuis le début de l’année, le nouveau chef de l’armée, le Valaisan Philippe Rebord fait le tour des sujets chauds. Entretien.

Les deux rapports officiels sur les avions de combat viennent d’être présentés. Quel est votre scénario favori parmi les quatre variantes combinant avions et défense sol-air (DSA)?

Mon scénario favori reste celui qui permet au système global de l’armée de continuer à fonctionner. Les Forces aériennes représentent environ 2/3 du budget total, et mon but est d’en rester à cette proportion, sinon je n’ai plus rien pour le reste.

Cela ne ferme-t-il pas, d’entrée, la porte au scénario maximal avec 70 avions, coûtant entre 15 et 18milliards?

Ce n’est pas à moi de me prononcer, mais à la politique. Tout dépendra de l’enveloppe financière à disposition.

Mais en tant que militaire, n’avez-vous pas une option favorite?

Je n’aimerais pas polluer le débat politique. Mais si vous me demandez de choisir personnellement ici et maintenant, je privilégierais l’option misant sur 40 avions (9 milliards de francs) plutôt que celle tablant sur 30 avions (8 à 8,5 milliards). Toutefois, je tiens à le rappeler, c’est la politique qui décidera et non le chef de l’armée.

Le Gripen a été refusé en votation par le peuple. Etes-vous partisan d’un vote populaire sur le prochain avion?

Nous nous trouvons à nouveau face à une décision politique, ce n’est à moi de prendre position. Encore une fois, c’est la politique qui tranchera.

Parlons du projet suspendu de défense sol-air DSA 2020. Pensez-vous recommencer l’évaluation à zéro ou garder les trois systèmes sélectionnés, dont certains étaient fortement critiqués?

La technologie a évolué ces dernières années, dans ce domaine-ci aussi. Je pense que l’évaluation devra reprendre au début. Mais il n’y aura pas 20 systèmes en compétition évidemment.

L’armée envisage beaucoup d’investissements. Le budget actuel de 5milliards annuels suffira-t-il?

Non, il faudrait obtenir un taux de croissance annuel du budget militaire. Des scénarios existent, ils oscillent entre 0,8% et 2,4% de hausse par an. Sur une durée de dix ans, cela porte l’enveloppe à quelque 6 milliards.

Parlons d’une polémique: des politiciens alémaniques estiment que l’armée devient trop romande. Percevez-vous cette critique au sein des troupes?

Je n’ai jamais rien ressenti de tel. Prenons les 50 officiers généraux. Il y a 65% d’Alémaniques, 25% de Romands, et il ne nous manque qu’un Italophone en plus. Vous voyez bien qu’on accorde une grande importance à l’équilibre des répartitions.

Allez, dites-le, vous êtes quand même plus détendu qu’un Alémanique, non?

Il y a certainement un autre ton, mais je crois que l’on peut vraiment affirmer que je suis dans la même ligne que mon prédécesseur.

Et la défense informatique?

Philippe Rebord, on parle aujourd’hui de défense cyber. L’armée suisse a du retard. Comment le rattraper?

Le monde entier a du retard… Ce que je relève, c’est que la Suisse n’a jamais été touchée par une attaque d’ampleur nationale pour l’instant. Sinon, le conseiller fédéral Guy Parmelin veut tripler les effectifs pour 2020. La mission principale de l’armée dans le domaine cyber est avant tout de se protéger elle-même. A l’armée, le programme «Fitania», avec échéance en 2023, prévoit notamment de créer trois centres de calcul (réd: serveurs informatiques) totalement autonomes de Swisscom et protégés contre les principales menaces. Fitania comprend, outre les centres de calculs autonomes, le réseau de base indépendant et le réseau de communication mobile. En tout, on parle d’environ 3,4 milliards jusqu’en 2023.

L’armée ne peut pas rivaliser sur les salaires des spécialistes…

Non, mais nous négocions avec les Ecoles polytechniques fédérales (EPF) et les grandes entreprises pour que le passage à l’armée serve dans les cursus de formation. Nous étudions deux pistes pour cela: une école pour les spécialistes cyber; ou alors offrir la possibilité d’interrompre le service militaire pour aller étudier, mais s’engager à revenir dans une école de cadres.

«Il me manquera bientôt 10 000 hommes»

Philippe Rebord, on parle beaucoup d’une journée d’information pour les femmes. Une de vos idées?

Non, elle était dans l’air depuis un moment. Mais je la trouve tout à fait intéressante. Je donne 300 conférences par année et chaque fois je perçois l’intérêt du public féminin pour les questions sécuritaires. C’est parfois difficile de communiquer avec elles. Elles n’osent pas toujours poser des questions ou intervenir.

J’espère qu’il y aura un jour trois fois plus de femmes dans l’armée qu’aujourd’hui. Mais je rassure tout le monde, il n’y aucun dessein caché de rendre le service obligatoire pour les femmes. Le but est uniquement de susciter leur intérêt.

Justement, tant du côté des jeunes peu motivés, que de certains employeurs qui exigent des personnes libres de service, l’armée n’attire plus…

Je vous rappelle que notre système fonctionne sur le principe appelé obligation de servir. Je peux vous assurer que même moi, sans cette obligation, je ne serai sans doute jamais devenu officier.

Vous serrez la vis au service civil qui vous fait concurrence….

Je n’ai aucun reproche à faire aux civilistes. Je remarque seulement qu’il est beaucoup plus attractif que l’armée au niveau des horaires, de la localisation et de la large palette d’activités qu’il offre. On n’y monte pas la garde de nuit par -35° comme le fait l’armée au Forum économique mondial (WEF) à Davos et on n’y loupe pas les dates d’examens à l’université. 6169 personnes ont choisi le service civil l’an dernier et 16 000 places étaient mises à disposition. Et ces chiffres tendent à augmenter.

De plus, beaucoup d’hommes quittent l’armée après un ou deux cours de répétition, ce qui démontre que c’est un choix de confort et non plus d’objection de conscience. Du coup, il me manquera bientôt 10 000 hommes, ou femmes. Le système risque d’imploser, alors que les menaces existent. Et il faudra peut-être y faire face plus tôt qu’on ne le croit.

Quelles menaces?

Si je transpose par exemple le scénario de l’attentat de Bruxelles à la ville de Zurich, l’armée devrait très vite venir prêter main-forte à la police. Avec le projet de développement de l’armée (Deva), qui débutera en janvier 2018 et sera introduit jusqu’au 31 décembre 2021, nous serons prêts à gérer, sur la durée, une telle situation.

On doit donc espérer qu’aucune attaque ne nous touche avant quatre ans?

Non, actuellement nous pouvons faire face à des situations d’urgence, mais pour une durée limitée. Nous sommes aussi capables de gérer deux missions en même temps, par exemple le WEF et une conférence internationale sur la Syrie à Genève.

Les jeunes d’aujourd’hui sont-ils trop fragiles ou paresseux?

Ce «débat des couilles molles» est d’une totale absurdité. Ce qui est vrai en revanche, c’est que la vie militaire est très différente de la vie civile. Il faut donc une progressivité dans l’effort au début de l’école de recrues. C’est une question de bon sens, et j’attends de mes professionnels qu’ils forment des soldats en 18 semaines (réd: durée de l’école de recrues) et non en 18 jours.

Certains gradés parlent de la «génération basket», qui peine à porter les lourdes bottes militaires…

Les chaussures sont justement données aux jeunes lors du recrutement pour qu’ils s’y habituent avant l’école de recrues. Mais cela ne sert à rien d’enfiler ses souliers militaires devant les sports à la TV, il faut marcher avec (rire). A part cela, une nouvelle chaussure, plus souple, sera introduite en 2019. Et puis, même à la Légion étrangère, les recrues gardent leurs baskets durant les premières semaines.


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